Propos de la zététique sur la "numérologie"...

Zététique, sociologie au râteau et hausse du prix de l’Essence

L’essentialisme est une impasse intellectuelle consistant à penser un groupe de gens comme doté d’une « essence » propre, d’un ensemble de caractéristiques inaliénables. Dire que tous les maghrébins sont voleurs de mobylette, que les juifs ont les doigts crochus et que les corses sentent tous la farine de châtaigne, c’est avoir un discours essentialiste, comme si l’essence du corse était la châtaigne, l’essence du juif l’arthrose aux extrémités et l’essence du maghrébin la cambriole – même pour le libyen, qui est pourtant, depuis cet été, le meilleur ami de la France.

Je ne veux pas m’attaquer ici aux discours essentialistes racistes. Ils sont assez faciles à démonter. Ils ont ceci de pratique qu’ils renseignent bien moins sur la population visée que sur les gens qui s’en servent. On trouvera par exemple chez Stephen Smith, le rédacteur en chef des pages Afrique du journal Le Monde : « L’Afrique est un paradis naturel de la cruauté [...] Des Africains se massacrent en masse, voire – qu’on nous pardonne ! – se « bouffent entre eux » » (S. Smith Négrologie, pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Levy, 2004). [1]

Outre le racisme simplet de ce type de phrase, on voit se profiler la tête hideuse de la simplification sociologique : à quoi bon regarder de près la genèse des grands massacres en Afrique, puisque la cause en est le Noir lui-même, anthropophage par essence, belliqueux par nature, et dont le goût immodéré pour planter des machettes laisse constamment son voisin sans tête et l’européen sans voix ? Aussi consternant soit-il, ce passage est tiré d’un ouvrage qui a remporté le Prix Essai France Télévision 2004. On se pincerait pour y croire, si le président lui-même n’utilisait pas la même ficelle nauséabonde quand il déclare il y a peu à Dakar : « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable ou tout semble être écrit d'avance. Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. » (N. Sarkozy, discours de Dakar, 26 juillet 2007) [2]

Je ne veux pas m’attaquer ici aux discours essentialistes féministes. Ils sont aussi tragiques que cocasses quand, pour promouvoir le droit des femmes, ils revendiquent une « essence » féminine, faite d’un mélange fantasmagorique d’intuition, d’instinct maternel et de sensiblerie. Là où des féministes ont depuis longtemps montré que les différences comportementales Femme-Homme relèvent quasi-exclusivement de la construction sociale des genres dès la naissance, des pseudo-féministes essentialistes sortent du diable vauvert recoudre la nasse de laquelle la Femme tente tant bien que mal de se dépêtrer. On trouve d’aussi surprenants discours faussement libérateurs chez certains personnages politiques en vue, comme par exemple chez Ségolène Royal qui explique dans l’émission Ripostes en prenant très au sérieux son combat que : « dès lors qu’on les fragilise, qu’on les humilie, qu’on les violente qu’on les écarte, elles ne peuvent plus accomplir dignement leur métier de femme et leur métier de mère [...] » (émission Ripostes n°278, 17 décembre 2006, France 5, 12ème minute). [3]

 

 

Plus près des sujets zététiques, on trouve d’aussi belles tirades chez les « sorcières » déclarées, comme la célèbre Starhawk, qui justifie une pratique activiste qui remporte presque mon suffrage élaborée par une spiritualité faite de rites, de génuflexions à la déesse Brigid et de la revendication d’une « nature » purement féminine qui laissera pantois les plus imperturbables des anthropologues féministes. [4]

 

Je voudrais plutôt questionner un discours essentialiste zététique. Il y a chez certains collègues qui déconstruisent les pseudosciences une tendance manifeste à l’essentialisme facile. Je vais prendre un exemple fraîchement éclos d’une revue pourtant amie. Voici des extraits de l’article La numérologie pourrait être scientifique …, signée d’un nom assez connu des mathématiques, J-P. Delahaye : « (...) bien sûr, la grande majorité des gens n’est pas du tout convaincue par cette présentation – implicite ou explicite - que les numérologues proposent de leurs travaux. L’intuition souffle à chacun (enfin presque) qu’il s’agit là d’un sophisme et que, bien au contraire, la numérologie n’est en rien une science et qu’elle ne produit qu’illusions et tromperies. Le niveau moyen des livres de numérologie ou des sites Internet qui s’y consacrent est affligeant, la niaiserie et le dogmatisme y triomphent, le tout dissuadera tout esprit sérieux de s’y intéresser, même s’il était ouvert et séduit par le principe général de la numérologie. […] pourquoi les calculs que font les uns sont des attrape-nigauds [...] je crois que la réponse ne doit pas être recherchée très loin et qu’elle peut être énoncée sous sa forme la plus brutale : la numérologie est une escroquerie. (…) à vrai dire, personne ne prend au sérieux ces lois et – j’en suis persuadé – pas même ceux qui les énoncent et en font commerce, qui savent que seuls quelques imbéciles accordent de l’attention à ces méthodes [...] les numérologues ne croient pas à leurs prétendues lois, ils ne cherchent pas à les établir [...] mais la numérologie ne se limite pas aux charlatans qui veulent vous vendre les secrets [...] elle se développe aussi en se fondant sur la naïveté de ceux qui ne comprennent pas assez bien la combinatoire » (SPS, août 2007, pp 9-11).

J’ai beau cultiver un goût peu prononcé pour la numérologie, il m’est difficile de rester stoïque face à ce genre de propos. À mes yeux, un tel discours, typiquement essentialiste, est appauvrissant, arrogant, non-scientifique, et contre-productif.

Appauvrissant parce que le numérologue est essentialisé en charlatan - trompeur - dogmatique - escroc. Pour un peu, il sentirait la châtaigne et volerait des mobylettes ! Un peu de travail de terrain convaincra en peu de temps que l’immense majorité des praticiens de ce type de pseudoscience est sincèrement convaincue, que les trompeurs sont une infime minorité et les escrocs ne le sont que par rendu de justice.

Arrogant parce qu’à grands coups d’appels à l’intuition, à l’évidence et à l’argumentum ad populum, lecteur, tu comprendras peut être que si tu as cru ou crois en la numérologie, tu fais partie des « quelques imbéciles » dont l’imbécillité est l’essence, vois-tu. Pauvre sous-individu qui ne piges rien à la combinatoire, je te plains.

Non-scientifique parce que l’auteur avance des faits sociologiques comme un numérologue avance ses chiffres : « personne ne prend au sérieux ses lois, pas même ceux qui les énoncent » lit-on. Pas besoin de preuve pour l’auteur, par contre : il en est « persuadé ».

Contre-productif parce qu’en qualifiant d’escroc le numérologue et de sombre crétin la personne qui pratique la numérologie, il n’y a aucune chance d’éviter la réaction épidermique que moi-même sceptique je ressens déjà. Et comme de toute manière cette revue scientifique n’est lue que par la fraction éclairée – c’est-à-dire les non-imbéciles –, et que les imbéciles eux, sont par essence soit de mauvaise foi, soit irrémédiablement perdus pour l’intelligence, à quoi bon, dîtes-moi, un tel article ?

Dans le même numéro, SPS encourage ses collaborateurs, dont l’Observatoire Zététique, à participer à une veille médiatique (p. 62). Si la veille médiatique se fait dans cette conjoncture, pas sûr que l’OZ contribue. J’encourage pour ma part les décortiqueurs de pseudoscience, dont je suis, à se rappeler qu’essentialiser un groupe social par sa naïveté, - tout comme par « son idéal de vie au rythme des saisons » - revient à faire de la sociologie au râteau dans les jardins du ségrégationnisme. L’analyse des genèses sociales n’est pas un luxe. Je les exhorte aussi à se rappeler que comme eux, comme moi, le grand et fier chêne doit se rappeler qu’il a d’abord commencé par être un misérable gland.

 

Richard Monvoisin

 

PS : Des réflexions captivantes sur cet essentialisme sont disponibles chez des auteurs antispécistes (je pense à particulièrement à Y. Bonnardel et E. Reus, dont de nombreux textes sont en ligne). Il faut toutefois préciser qu’ils utilisent plutôt naturalisme qu’essentialisme, du fait de la « nature » propre invoquée dans les argumentaires. Les sceptiques employant volontiers naturalisme par opposition au surnaturalisme, le mot n’a donc pas le même sens que pour ces auteurs. Pour faire clair, je suis naturaliste au sens sceptique, et anti-naturaliste au sens antispéciste.


[1] Pour une critique de cet ouvrage, voir Diop B.B., Tobner O., Verschave F-X., Négrophobie, Les Arènes, 2005
[2] Une tragiquement nécessaire critique vient juste d’être publiée par notre collègue matérialiste Thomas Heams dans L’homme africain..., Retour sur le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier, Libération, 2 août 2007
[3] Rispotes N°278, 17 décembre 2006
[4] Pour les férus d’épistémologie, Starhawk trouve une de ses meilleures défenseuses en Isabelle Stengers, poétesse de relativisme « post-moderne ». Ce n’est pas un hasard.