Comment identifier une secte ?.. Article paru dans "L'Express" du 11 septembre 1996.

Comment identifier une secte ?.. Article paru dans "L'Express" du 11 septembre 1996.

Savoir identifier une secte...
C'est le point crucial ! Car une définition incontestable est difficile à établir. Une faille dans laquelle s'engouffrent les sectes sur le thème: "Nous sommes de nouvelles religions persécutées, c'est le retour de l'Inquisition!" D'autres veulent faire croire à des groupes spirituels, à des cercles de pensée, à des mouvements philosophiques. Et crient à l'amalgame. 

Dans le cadre de sa récente campagne "Sectes! Attention! Danger!", Guy Drut, le ministre de la Jeunesse et des Sports, a voulu contourner l'obstacle en retenant quelques critères simples: un groupe sectaire se définit par l'intolérance et par la certitude d'être le seul à détenir la vérité révélée. A travers son gourou, la secte exige de plus en plus d'argent, de temps, de disponibilité et de soumission. Elle impose des ruptures avec la famille, les amis, parfois avec les études ou le travail, oblige à recruter d'autres adeptes, instaure une dépendance complète et durable avec un système d'espionnage interne. Le tout enrobé dans des promesses fallacieuses sur la possibilité d'atteindre un état de félicité. 

A la fin de 1995, les députés réunis autour du député PR de la Somme Alain Gest et de son collègue socialiste de l'Essonne Jacques Guyard au sein d'une commission d'enquête se sont, eux, contentés de retenir comme "faisceau d'indices" les 10 critères utilisés par les Renseignements généraux: "La déstabilisation mentale, le caractère exorbitant des exigences financières, la rupture induite avec l'environnement d'origine, les atteintes à l'intégrité physique, l'embrigadement des enfants, le discours plus ou moins antisocial, les troubles à l'ordre public, l'importance des démêlés judiciaires, l'éventuel détournement des circuits économiques traditionnels, les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics." 

L'abbé Jacques Trouslard, 72 ans, propose, lui, une approche fondée sur le seul critère de dangerosité ou de nocivité. Ce prêtre catholique atypique dont la compétence est reconnue bien au-delà des seuls cercles religieux a une vision fondée sur quinze ans d'expérience. "Pour identifier une secte, ne nous occupons pas de ses croyances, de ses doctrines ni de son idéologie, explique-t-il. Observons uniquement les agissements ou les comportements qui portent gravement atteinte à la dignité, à la liberté de la personne humaine, aux droits de l'homme. Et cela en fonction de faits précis, collectifs et coercitifs." Jacques Trouslard apprécie la dangerosité d'un groupe à partir d'une grille d'analyse qui prend en compte la manipulation mentale, la destruction (de la personne, de la famille, de la société) et la triple escroquerie (intellectuelle, morale et financière). 

Aider ceux qui en sont victimes
Lorsqu'une personne est embrigadée dans une secte, on a tendance à mal réagir. Critiquer ses nouvelles croyances risque pourtant, au contraire, de provoquer des réactions agressives et de renforcer ses convictions: en effet, le gourou lui a fait croire que le monde extérieur était "satanique" ou "suppressif". Un véritable délire de la persécution impossible à raisonner. 

Néanmoins, il est indispensable de parler avec l'adepte, en posant des questions à même de souligner les contradictions entre son discours et la réalité, mais sans discuter les réponses. Il peut être précieux de lui montrer des documents, comme des condamnations judiciaires ou des témoignages d'ex-adeptes. Le mari de Jeanine Tavernier, aujourd'hui présidente de l'Unadfi (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu), a quitté le groupe sectaire où il était retenu "enfermé" depuis quatre ans grâce à un détail qui a servi de déclic: son "maître" avait commis un mensonge de trop. 

Mais attention! l'endoctrinement a des effets durables; un ex-adepte reste longtemps attaché à sa secte de manière inexplicable, en proie à une attirance que sa raison a du mal à contrôler. Pis, si son départ est dû à une exclusion, les risques de suicide sont réels. Ainsi, Yannick Lecoindre s'est tué avec un revolver, en Corrèze, après avoir laissé des lettres accusant les Témoins de Jéhovah qui l'avaient rejeté. 

Poursuivre une secte en justice
Les conseils des deux associations spécialisées vous seront utiles: le CCMM (Centre de documentation, d'éducation et d'action contre les manipulations mentales) et l'Unadfi. Les sectes, qui ne manquent pas d'argent, ne lésinent pas sur leur défense. Elles ont les moyens de s'offrir les ténors du barreau, comme le procès de Lyon l'a encore prouvé. L'Unadfi dispose d'un réseau d'avocats rompus à ce type de dossiers.
L'arsenal juridique actuel est-il suffisant pour combattre les sectes? Oui, ont répondu à la fois la commission parlementaire Gest-Guyard et Alain Juppé, lors de l'installation de l'observatoire interministériel. Ils estiment, et avec eux un grand nombre de juristes, qu'une législation spécifique aux sectes risquerait de porter atteinte aux libertés de pensée, de réunion et d'association, ou bien serait impossible à appliquer. 

Les sectes, leurs gourous ou leurs adeptes, peuvent, notamment, être poursuivis pour abus de l'état d'ignorance, de la situation de faiblesse d'un mineur ou d'une personne particulièrement vulnérable (article 313.4 du nouveau Code pénal). Mais aussi pour exercice illégal de la médecine, non-assistance à personne en danger, escroquerie, abus de confiance, publicité fausse ou trompeuse, enlèvement ou séquestration, coups et blessures, tortures, homicide, viol, proxénétisme, incitation de mineurs à la débauche. Peuvent être invoquées également les obligations imposées aux époux et l'atteinte à l'exercice de l'autorité parentale. Il y a encore le recours au droit fiscal (fraude) ou au droit du travail (en cas d'emploi non déclaré). Restent enfin, en cas de confrontation avec une secte, les délits de diffamation ou d'injure, les attaques contre la vie privée, la dénonciation calomnieuse, la violation du domicile ou du secret des correspondances. 

Certains estiment, néanmoins, que cet arsenal juridique est insuffisant. "Il faudrait que la loi définisse la manipulation mentale", affirme notamment l'avocate parisienne Pascaline Saint-Arroman-Pétroff. Un groupe de sénateurs vient de déposer une proposition de loi visant à assimiler les sectes délictueuses ou criminelles à des groupes de combat ou à des milices privées, pour que leur dissolution puisse être obtenue. 

Peut-être faudrait-il déjà que les lois actuelles soient appliquées et que diminue la proportion des classements sans suite. Pour ce faire, les parquets doivent intégrer dans leur politique pénale la lutte contre les gourous ou adeptes qui commettent des crimes ou des délits. Comme pour les gendarmes ou les policiers, les juges devraient être sensibilisés et recevoir une formation ad hoc, dès l'Ecole nationale de la magistrature. Certains pensent qu'il serait utile également de former, en France, plusieurs juges d'instruction spécialisés dans les dossiers de sectes. 

Reste que poursuivre une secte en justice est un parcours semé d'embûches. Les gourous cherchent à décourager les ex-adeptes pouvant porter plainte, à faire pression sur les témoins, les experts, et même les magistrats, à coups de diffamation, voire de persécution. Ainsi le juge Georges Fenech, qui instruisait le dossier de la scientologie à Lyon, a-t-il été l'objet d'une filature. Jean-Marie Abgrall, expert-psychiatre, a subi la "propagande noire" de scientologues, qui lui ont volé du courrier, ont cherché à nuire à sa réputation professionnelle, enquêté sur sa vie privée et, enfin, tenté de le corrompre pour obtenir un rapport favorable. 

Freiner le lobbying des sectes
Les sectes avancent masquées, en infiltrant les sphères politiques (partis, Parlement, Etat) et universitaires. Elles créent de multiples associations à caractère humanitaire, écologiste, médical, pour le "développement personnel", ou des instituts de formation. Dans le souci de soigner leur vitrine, elles n'hésitent pas à mettre en avant les artistes qu'elles comptent parmi leurs adeptes ou les soutiens qu'elles obtiennent de certains juristes, sociologues ou théologiens, en favorisant des centres de recherche sur les "nouvelles religions" ou des colloques pseudo-scientifiques. La presse, elle aussi, véhicule, parfois à son insu, la rhétorique des mouvements sectaires: certains intellectuels défendent les sectes au nom de la liberté d'expression ou d'association. Dans Le Figaro, Louis Pauwels tire à boulets rouges sur l'Unadfi avec les mêmes arguments que ceux qu'utilise, notamment, la scientologie: "La plus virulente [des associations antisectes] est l'Adfi. Elle catalyse, sinon promeut, les attaques contre les groupes spirituels non conformes. [Elle vise] à la normalisation de la société par la destruction des nouvelles religions."
Dans le cadre de cette guerre d'influence, les sectes témoignent entre elles d'une grande solidarité. Elles ont même créé une association, la Firephim (Fédération internationale des religions et philosophies minoritaires), où se retrouvaient les leaders scientologues, moonistes et raëliens. 

Plus récemment, l'affaire des fuites de la commission d'enquête parlementaire a prouvé la puissance de ces organisations. La liste des témoins ainsi que leurs auditions, pourtant soumises à une confidentialité rigoureuse, ont circulé en dehors du Palais-Bourbon. "C'est la confirmation que des sectes ont des adeptes très haut placés, affirme Alain Gest. Et pourquoi pas au sein des députés et des fonctionnaires de l'Assemblée nationale?" Le président de l'Assemblée, Philippe Séguin, a porté plainte. Olivier Morice, avocat d'Isabelle Sebagh (ex-adepte d'Iso-Zen), accuse la scientologie, entre autres sectes, d'avoir bénéficié de ces fuites.
Contre l'infiltration et le lobbying des sectes dangereuses, l'arme la plus efficace est peut être l'information. C'est, en tout cas, celle que la plupart d'entre elles redoutent le plus. 

A  lire :
Les Sectes, du centre Roger-Ikor (Les Essentiels Milan), 66 p., 20 F.
Les Sectes: état d'urgence, du CCMM, centre Roger-Ikor (Albin Michel), 324 p., 98 F.
Les Sectes en France, d'Alain Gest et Jacques Guyard (Documents d'information de l'Assemblée nationale), 130 p., 40 F.
La Mécanique des sectes, de Jean-Marie Abgrall (Payot/Documents), 350 p., 119 F.
Les Enfants des sectes, de Hayat El Mountacir (Fayard), 380 p., 120 F.
Le Grand Décervelage, enquête pour combattre les sectes, de Bernard Fillaire (Plon), 470 p., 145 F.
 A savoir :
CCMM - Centre Roger-Ikor, 19, rue Turgot, 75009 Paris.
Tél: 01.42.82.04.93.
Fax: 01.40.23.09.51.
Unadfi, 10, rue du Père-Julien-Dhuit, 75020 Paris.
Tél: 01.47.97.96.08.
Fax: 01.47.9701.73. 

Les sectes en France :
* 172 sectes comptant 800 lieux de culte.
* 160 000 adeptes
et 100 000 sympathisants.
* Les plus importantes
- les Témoins
de Jéhovah: 130 000;
- les mormons: 25 000;
- La Fraternité blanche universelle: 20 000;
- l'Eglise néo-apostolique: 17 700;
- La Nouvelle Acropole: 10 000;
- l'Eglise de scientologie: 7 000.
- la Sokka Gakkai: 6 000;
- le Mandarom: 2 000;
Source: rapport parlementaire sur les sectes, janvier 1996.